Elle essayait d'ouvrir les portes du wagon bien avant qu'il fut arrêté, comme si ce geste maladif trahissant son stress allait retarder le départ du train d'en face. L'ouverture ne céda qu'après l'immobilistaion totale de la rame. Le quai large de quatre mètres, unique obstacle qui sépare les lignes 5 et 7 en Gare de l'Est, dut lui paraître interminable. Mais contrairement à la dernière fois elle arriva trop tard, et c'était d'autant plus rageant qu'elle y était presque. Telle la sprinteuse venant de se rendre coupable d'un faux départ, elle s'arrêta en plein vol, devant les portes tout jute refermées du métro qui se mettait en mouvement. Les talons fumants, le cheveu éventé et le souffle court, elle fit alors ce qu'elle fait toujours : comme si de rien n'était. Tandis que le peloton à la traîne la rejoignait, elle avait déjà dégainé une revue et cachait derrière son teint rougissant. Elle ne lisait pas : elle se contentait de faire semblant, préférant vérifier furtivement si quelqu'un avait remarqué le comique de sa situation. D'ordinaire, j'aurais eu envie de lui dire que le ridicule ne tue pas et qu'elle était complètement parano, personne ne la regardait. Mais là justement, si. Tout le monde la regardait, furtivement. Tout ce monde qui s'intéresse aux autres en faisant très attention de ne pas le montrer, là est le comique. Tragique ?
Ridicule, renoncule, pédoncule...
mercredi 1er février 2006 à 12:43
2 commentaires
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mercredi 1 février 2006 à 14:50
Il est vrai qu'à sa place, l'homme de base eut pesté, juré, voire, s'il n'avait que sa capuche en molleton pour se cacher d'un ridicule qu'il ne soupçonne d'ailleurs pas, donner dans les portes du wagon un coup de pied rageur, ou le simuler dans l'air, ce qui le rend plus comique encore. Eh oui, les femmes, fussent-elles pressées, enragées, décontenancées, ont encore le sens du ridicule, de la décense, de la mesure, et savent en tous lieux reprendre contenance, surtout si elles sont blondes à Manolo Blahnik de 10 cm. Grâce soit rendue à leur savoir vivre qui nous permet, parfois, de nous sentir encore dans un pays civilisé.
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mercredi 1 février 2006 à 16:34
tout ce monde qui s'intéresse au autres en faisant très attention que le monde ne s'intéresse pas à soi ; en ne pensant même pas aux autres d'ailleurs, car ils sont trop installés dans leur position centrale. les autres à la fois comme un miroir de soi, et comme un monde extérieur, définitivement extérieur. s'intéresser à soi, plutôt, ou plutôt non, car là encore, ce n'est pas vraiment à soi qu'on s'intéresse, mais proprement à rien. Le ridicule tuait à la cour des Grands, et La Rochefoucauld en montrait, acerbe, la triste vanité : "le ridicule est plus deshonorant que le deshonneur" ; funeste dérive d'un monde près de s'éteindre, mais aujourd'hui, le deshonneur est un terme que l'on ne comprend plus, peut-être justement puisque l'on ne sait plus s'intéresser à soi, s'intéresser aux autres, mais seulement se perdre dans les grandes facéties de notre angoisse à être.
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