De l'attention
samedi 29 octobre 2005 à 21h01

Je lisais un article lundi qui traitait de l'observation. Un cours pour dessinateur. En substance, ca disait que nous voyons mais ne regardons pas assez, voire pas du tout, et que ça demande de l'entrainement. Rien de vraiment étonnant. A force d'écrire ce blog, je pensais avoir développé un sens aigu de l'observationn je me voyais dans cette deuxième catégorie des gens entrainés... ce qui est vrai seulement en partie ; je veux dire par là qu'avec un minimum de concentration, j'arrive à saisir une foultitude de détails insignifiants ou non, mais qu'il me faut ce minimum de concentration, ou au moins il faut que je sois dans une certaine disposition d'esprit. Ca n'est pas acquis, systématique.

Je réalisai ceci alors que j'essayais de me rappeler la dernière fois que je suis rentré du boulot. C'était vendredi et... euh... j'ai marché jusqu'au métro... et... bah je suis arrivé chez moi. Un récit à la fois consternant de platitude et étonnant de vérité. C'est donc vrai, je ne regarde pas. Bien sûr je connais le chemin, la place des magasins, des passages piétons... mais je ne voyais rien de tout ça retrospectivement à travers mes yeux de jeune cadre dynamique pourtant heureux d'être en weekend. Je décidai de tenter l'expérience le soir même. L'expérience, oui. Au moment de rentrer, j'orbitais — "chaussais" est mal approprié — mes yeux d'observateur aguerri, et embarquais une barrette mémoire conséquente. C'est un bloc-note et une pendule capable d'arrêter le temps qu'il m'aurait fallu, c'est sûr. [Un symbole de virilité s'est malicieusement erigé dans la phrase pécédente.] Avoir conscience de la direction du vent, de l'air pressé des passants, des prix dans les devantures des magasins, des mégots et autres paquets de cigarettes écrasés par terre, des variations d'intensité des néons qui scintillent de partout, du contenu des poubelles publiques, de leurs fils rouges qui pendouillent en dessous, des dessins que forment les pavés sur la route est une chose merveilleuse. Cette petite expérience fut d'autant plus intéressante que tous ces détails occupent encore ma mémoire avec une fidélité déconcertante. L'observation s'apprend, donc.

Mais j'ai comme l'impression qu'elle ne peut être naturelle. Le lendemain matin, je tentai de poursuivre mon entrainement. Un détail a du me faire penser à autre chose, qui a completement effacé de mon esprit la suite de mon trajet. Chaque fois que je pense, quand c'est à autre chose que ce que j'observe, je décroche...

Mais — encore un "mais", décidément — je décroche de l'observation physique, contemplative, pour plonger dans l'observation analytique, considérative. De ma conscience du monde, je digresse vers ma conscience réfléchie de cette conscience, vers les joies qu'elle m'apporte, vers les causes du bonheur. Ses raisons. Pourquoi être heureux, en fait ? Je finis par me noyer dans un torrent de questions qui me glacent les sangs. De ce plongeon ne reste souvent que la misère de ma condition qui résonne en un frisson avec le désespoir qui en est la base.

Si je ne tue pas l'observation avant de sombrer dans ses délires, c'est elle qui me tue. Résultat, je préfère ne pas prendre de risque. Alors, je m'occupe la tête. Je lis. Ou j'écris. Ou même j'écoute de la musique pour accompagner mes pas. Heureusement, il reste la musique.

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